Les lectures de Stemilou ... Lire, Lire, Lire avec plaisir!!
Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir,
apaiser, mettez des livres partout
Victor Hugo
En 1664, Nicolas Boileau (1636-1711) entreprend de détourner la pièce de Corneille pour mettre en cause le poète Chapelain, qui venait d'obtenir
une nouvelle pension du roi. La parodie, qui s'intitule Chapelain décoiffé, met en scène un écrivain prolixe et pauvre, La Serre, qui tient le rôle du comte, et Chapelain lui-même tenant celui de don Diègue.
SCÈNE 1: La Serre (le comte), Chapelain (don Diègue).
La Serre. - Enfin, vous remportez ! Et la faveur du roi
Vous accable de dons qui n'étaient dus qu'à moi.
On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.
Chapelain. - Les trois fois mille francs qu'il met dans ma famille
Témoignent mon mérite, et font connaître assez
Qu'on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.
La Serre. - Pour grands que sont les rois, ils sont ce que nous sommes;
Ils se trompent en vers comme les autres hommes;
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans,
Qu'à de méchants auteurs ils font de beaux présents.
Chapelain. - Ne parlons point du choix dont votre esprit s'irrite
La cabale l'a fait plutôt que le mérite
Vous choisissant peut-être, on eût pu mieux choisir:
Mais le roi m'a trouvé plus propre à son désir.
Unissons désormais ma cabale à la vôtre
J'ai mes prôneurs aussi, quoiqu'un peu moins fréquents,
Depuis que mes sonnets ont détrompé les gens.
Si vous me célébrez, je dirai que La Serre
Volume sur volume incessamment desserre :
Je parlerai de vous avec monsieur Colbert ;
Et vous éprouverez si mon amitié sert.
Ma nièce même en vous peut rencontrer un gendre.
La Serre. - À de plus hauts partis, Phlipote peut prétendre !
Et le nouvel éclat de cette pension
Lui doit bien mettre au cœur une autre ambition ! [...]
Mortifié par un tel affront, et une telle perte (La Serre ayant conservé son trophée). Chapelain se lamente :
« Ô rage ! ô désespoir: ô perruque ma mie !
N'as-tu donc tant vécu que pour cette infamie?
N'as-tu trompé l'espoir de tant de perruquiers,
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? »
Puis, rassemblant son courage, il s’en va trouver le «jeune» Cassaigne, son élève, afin de le charger de sa vengeance :
« Va contre un insolent faire un bon gros ouvrage ».
Mais Cassaigne pâlit d'effroi en apprenant le nom de l'offenseur «plus enflé que Boyer, plus bruyant qu'un tonnerre» et, une fois seul, exprime en des stances nettement moins poétiques que celles du Cid, ses atermoiements. Fidélité ? Pension ? Que choisir? Bien délicate est cette alternative :
« Traiter sans tirer ma raison !
Rechercher un marché si funeste à ma gloire !
Souffrir que Chapelain impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de sa toison !
Respecter un vieux poil, dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce dessein négligent
Qui passerait pour crime.
Allons, ma main, du moins sauvons l'argent,
Puisqu'aussi bien il faut perdre l'estime. »
À LIRE
Satires, Épîtres, Artpoétique, NICOLAS BOILEAU,
éd. Gallimard Poésie, 350 p., 10,10 €.
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