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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /2009 10:29

En 1664, Nicolas Boileau (1636-1711) entreprend de détourner la pièce de Corneille pour mettre en cause le poète Chapelain, qui venait d'obtenir une nouvelle pension du roi. La parodie, qui s'intitule Chapelain décoiffé, met en scène un écrivain prolixe et pauvre, La Serre, qui tient le rôle du comte, et Chapelain lui-même tenant celui de don Diègue.

 

SCÈNE 1: La Serre (le comte), Chapelain (don Diègue).

La Serre. - Enfin, vous remportez ! Et la faveur du roi

Vous accable de dons qui n'étaient dus qu'à moi.

On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.

Chapelain. - Les trois fois mille francs qu'il met dans ma famille

Témoignent mon mérite, et font connaître assez

Qu'on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.

La Serre. - Pour grands que sont les rois, ils sont ce que nous sommes;

Ils se trompent en vers comme les autres hommes;

Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans,

Qu'à de méchants auteurs ils font de beaux présents.

Chapelain. - Ne parlons point du choix dont votre esprit s'irrite

La cabale l'a fait plutôt que le mérite

Vous choisissant peut-être, on eût pu mieux choisir:

Mais le roi m'a trouvé plus propre à son désir.

Unissons désormais ma cabale à la vôtre

J'ai mes prôneurs aussi, quoiqu'un peu moins fréquents,

Depuis que mes sonnets ont détrompé les gens.

Si vous me célébrez, je dirai que La Serre

Volume sur volume incessamment desserre :

Je parlerai de vous avec monsieur Colbert ;

Et vous éprouverez si mon amitié sert.

Ma nièce même en vous peut rencontrer un gendre.

La Serre. - À de plus hauts partis, Phlipote peut prétendre !

Et le nouvel éclat de cette pension

Lui doit bien mettre au cœur une autre ambition ! [...]

 

Mortifié par un tel affront, et une telle perte (La Serre ayant conservé son trophée). Chapelain se lamente :

« Ô rage ! ô désespoir: ô perruque ma mie !

 N'as-tu donc tant vécu que pour cette infamie?

N'as-tu trompé l'espoir de tant de perruquiers,

Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? »

 

Puis, rassemblant son courage, il s’en va trouver le «jeune» Cassaigne, son élève, afin de le charger de sa vengeance :

« Va contre un insolent faire un bon gros ouvrage ».

 

Mais Cassaigne pâlit d'effroi en apprenant le nom de l'offenseur «plus enflé que Boyer, plus bruyant qu'un tonnerre» et, une fois seul, exprime en des stances nettement moins poétiques que celles du Cid, ses atermoiements. Fidélité ? Pension ? Que choisir? Bien délicate est cette alternative :

« Traiter sans tirer ma raison !

Rechercher un marché si funeste à ma gloire !

Souffrir que Chapelain impute à ma mémoire

D'avoir mal soutenu l'honneur de sa toison !

Respecter un vieux poil, dont mon âme égarée

Voit la perte assurée !

N'écoutons plus ce dessein négligent

Qui passerait pour crime.

Allons, ma main, du moins sauvons l'argent,

Puisqu'aussi bien il faut perdre l'estime. »

 

À LIRE

Satires, Épîtres, Artpoétique, NICOLAS BOILEAU,

éd. Gallimard Poésie, 350 p., 10,10 €.

Par Stemilou - Publié dans : Extraits - Communauté : Le salon de lecture
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