Les lectures de Stemilou ... Lire, Lire, Lire avec plaisir!!
Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir,
apaiser, mettez des livres partout
Victor Hugo
« Barbey d'Aurevilly, cuistre
impur, fat vieilli, / Est beaucoup plus barbet qu'il n'est d'Aurevilly »: ce diptyque de Hugo montre combien l'auteur des Diaboliques a dispensé et attiré les foudres littéraires.
Farouche contempteur de Zola, Barbey d'Aurevilly (1808-1889) mit Huysmans dans le même sac d'ordures.
A rebours! Oui ! Au rebours du sens commun, du sens moral, de la raison, de la nature, tel est ce livre, qui coupe comme un rasoir -mais un rasoir empoisonné - sur les platitudes ineptes et impies de la littérature.
[ ... ] Le héros de M. Huysmans - et les héros des romans que nous écrivons sont toujours un peu nous-mêmes - est un malade comme tous les héros de roman de cette époque malade. Il est en proie à la névrose du siècle. Il est de l'hôpital Charcot. Un héros de roman qui se porte bien et qui jouit de toutes ses facultés dans leur parfait équilibre est une chose infiniment rare et presque un phénomène. Autrefois, le phénomène existait. La passion, qui fait les romans, troublait cet équilibre et aliénait la liberté de l'homme, mais elle ne la supprimait pas. À présent, on l'a supprimée. De toutes les libertés auxquelles on fait mine de croire, c'est la liberté de l'âme à laquelle on croit le moins. Maintenant, avant d'être passionné, on est malade...
On a même inventé des maladies d'avant la naissance [.. ]. Cela s'appelle l'atavisme et fait présentement le tour de la littérature. Le héros de M. Huysmans a des ancêtres sous Henri III, et c'est l'explication d'un de ses vices. Pour nous qui parlons une autre langue que tout ce patois scientifique, le névropathe de M. Huysmans est une âme malade d'infini dans une société qui ne croit plus qu'aux choses finies. Arrivé à la dernière limite que les sensations puissent atteindre, et toujours affamé de sensations nouvelles, il s'imagine que de prendre la vie à rebours c'est le seul parti qui lui reste pour y trouver quelque goût et quelque saveur, et il le prend, ce parti de la vie à rebours, et il décrit tous les vains efforts qu'il fait pour l'y mettre. Seulement, je n'en suis pas bien sûr!
[ ... ] Des Esseintes n'est plus un être organisé à la manière d'Obermann, de René, dAdolpbe, ces héros de romans humains, passionnés et coupables. C'est une mécanique détraquée. Rien de plus. L'intérêt de ce détraquement serait médiocre si cette mécanique n'en souffrait pas, si cette singulière horloge, qui ne s'est pas faite toute seule et qui essaie de se remonter et de se régler, n'avait pas en elle quelque chose de plus fort qu'elle qui l'en empêche et qui la torture... Et même sans cette torture le roman n'existerait pas. Il ne serait plus qu'un livre affreux, puéril et pervers; mais cette torture, cette irrémédiable torture, nous venge de sa perversité.
À LIRE
Œuvre critique. Les Œuvres et les Hommes, JULES BARBEY DAUREVILLY, éd. Les Belles Lettres, 4 tomes parus.
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